lundi 4 janvier 2010

La double charlatanerie de l'anxiolytique gouvernemental


Les fédérations syndicales CGT, FSU et Solidaires de la Fonction publique appellent à une journée nationale de grève et de mobilisation le jeudi 21 janvier pour la défense des services publics. Une bonne formation des enseignants étant une des conditions pour offrir aux enfants et aux jeunes un service public d'éducation de qualité, il serait normal que, dans les IUFM et dans les UFR, nous saisissions cette occasion pour nous rassembler, donner les informations sur les derniers mauvais coups du gouvernement (circulaire du 23 décembre), les réactions des divers acteurs (appel intersyndical pour la journée d'action du 15 décembre dernier, vote du Conseil National de l'Enseignement Supérieur et de la Recherche — CNESER—, motions de la Conférence des Présidents d'Université, de la Conférence des Directeurs d'IUFM, du Comité de suivi des masters, de la Conférence des Doyens des UFR de Lettres et Sciences Humaines, de plus de 24 CA d'Université, de la Fédération des Conseils de Parents d'Élèves de l'école publique, etc.) et déterminer les formes que peut et doit prendre la mobilisation.

Après la promulgation, la veille du réveillon de Noël, de la circulaire dite Hetzel sur le "cadrage des masters", nous connaissons presque complètement la "réforme" de la formation des enseignants voulue par le gouvernement (nous connaitrons bientôt, courant janvier, ses dernières décisions sur les épreuves des concours). Or, dans l'analyses du dispositif gouvernemental, version automne-hiver 2009, il convient de pointer un effet plutôt fâcheux, qui ne semble pas suffisamment pris en compte : dans la concurrence que les UFR seront amenées à se livrer pour inscrire dans leur(s) master(s) disciplinaire(s) les étudiants désireux de passer les concours, à moyen terme, ce sont celles qui offriront les meilleures chances de succès aux épreuves qui obtiendront les plus grosses parts du "marché" des étudiants-candidats. Mais comme une préparation réellement efficace aux diverses épreuves des concours n'est guère compatible avec une formation de type master digne de ce nom, les UFR n'auront-elles pas à trancher entre l'étendue de leur public et l'excellence de leur(s) master(s) ? Si elles veulent inscrire un grand nombre d'étudiants, ne devront-elles pas mettre l'accent sur la préparation aux épreuves, au besoin sous forme de bachotage intensif, quitte à être moins regardantes sur les conditions de délivrance de leur(s) master(s) ? Mais si elles sont intransigeantes sur la nécessité d'une formation rigoureuse, sérieusement adossée à la recherche, ne prendront-elles pas le risque de raréfier leur public ?

Nul doute que les médias spécialisés publieront un palmarès des réussites aux concours, comme cela se fait déjà pour les pourcentages de réussite au bac et les admissions aux GE. Il ne faudra pas s'étonner si les UFR les plus exigeantes sur la qualité de leur(s) master(s) se retrouvent, paradoxalement, reléguées aux derniers rangs du palmarès ! Il ne faudra pas non plus s'étonner si quelques boites privées figurent dans les premiers rangs…

L'anxiolytique que le gouvernement a ainsi prescrit pour calmer les craintes des E-C face au risque de siphonnage des masters-recherche par les "masters-enseignement", et qui consiste à supprimer ceux-ci pour leur substituer des parcours dans des masters disciplinaires, est une double charlatanerie ! Non seulement, les futurs enseignants seront moins bien formés que dans feu les "masters-enseignement", mais la demande bien normale des étudiants de se préparer du mieux possible aux concours amènera maintes UFR à réduire les ambitions scientifiques de leur(s) master(s).

Cette politique est stupide et perverse. Stupide : alors qu'elle prétend promouvoir l'excellence de notre Université, elle conduira des E-C à sacrifier la qualité de la formation à la recherche et l'excellence de leur discipline au maintien d'un public d'étudiants mobilisés par les concours. Perverse : ce sont les universitaires eux-mêmes qui décideront ces automutilations… en toute autonomie.

Le vote du CNESER du 21 décembre éclaire les arrière-pensées de cette "réforme" : les seules voix qui ont approuvé le projet de circulaire étaient celles des 3 représentants du MEDEF et de l'UNI. La journée d'action intersyndicale du 21 janvier, un mois plus tard donc, nous donne l'occasion de traduire cette quasi-unanimité dans le rapport de forces.

André Ouzoulias,
Professeur à l'IUFM de Versailles (Université de Cergy-Pontoise)

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