jeudi 5 mars 2009

IUFM - Toulouse : Journée d'actions du 5 mars


Cours en public avant manifestation



Il pleuvait ce jeudi 5 mars à Toulouse. La température ressentie était proche de de zéro. Les 250 stagiaires de l'IUFM étaient courageux et motivés pour suivre la conférence "Formation aux métiers de l'enseignement : histoire et service public d'éducation" dans le cadre d'une semaine commune de formation, transformée en semaine de protestation.

François GREZES RUEFF et Christian VALADE ont présenté en duo cette conférence sous la halle du Capitole.




La formation des enseignants,

une clé pour comprendre les évolutions du système éducatif


Quelques repères historiques


Formation et statut professionnel des enseignants sont historiquement liés. C’est la formation qui a permis de sortir de la précarité de la condition enseignante, qui a préfiguré et accompagné la démocratisation de l’éducation en France.


1 -La situation précaire des professeurs et des « régents », le nom donné à l’époque aux instituteurs, est une caractéristique du début du 19ème siècle. L’absence de formation a pour conséquence :
  • dans le premier degré : un recrutement de type privé par les maires, pour un simple travail d'alphabétisation, sans transmission culturelle, souvent de qualité médiocre ;

  • dans le second degré, mis à part une petite minorité de professeurs agrégés, un recrutement par le directeur, sur une qualification souvent douteuse, un statut précaire, type auxiliaire, avec concours interne pour devenir titulaire (l'agrégation qui est, jusqu’en 1880, un concours interne).


2. L'innovation de la formation (loi Guizot, 1833, créant les écoles normales d’instituteurs) : c'est la formation qui donne aux instituteurs leur dignité, par un statut et par un contenu culturel (sciences, histoire) qui va bien au-delà de la simple alphabétisation. C'est elle aussi qui assure la promotion sociale de fils de paysans.


Il faudra plus de cinquante ans d’une lente évolution qui voit les instituteurs se substituer peu à peu aux « régents » pour que ce statut et cette exigence de formation se généralise (lois scolaires républicaines).


Cette institution nouvelle a suscité pendant plus d’un siècle la haine de la droite et les critiques de la gauche :


  • haine de la droite, car elle fait perdre aux notables le monopole de l'accès à la culture. Toute la droite conservatrice n'aura de cesse que de dénoncer la sous-culture des instituteurs, leur insupportable prétention, le statut social qu’elle leur donne au village. La suppression des écoles normale par le régime de Vichy est le résultat tardif et déjà anachronique de cette haine séculaire. La « querelle scolaire » autour de la laïcité a recouvert (et en partie dissimulé) l’origine culturelle et sociale de ce rejet (qui était vif bien avant le régime républicain et les lois laïques) ;

  • critiques de la gauche : c'est une école qui enrégimente, apprend la docilité et forme de futurs soldats ; la formation en école normale, copiée sur celle des séminaires (Frères des écoles chrétiennes) vise à soumettre plus qu'à développer l'esprit critique. C'est aussi une structure qui sépare de façon étanche et à peu près infranchissable en moins de trois générations la culture de l'élite (secondaire) d'une culture forgée pour le peuple (primaire).

3. Une formation à l'université pour tous les enseignants : une revendication de la gauche, apparue dès 1920 (le groupe des "compagnons de l'école publique"), défendue à la Chambre des Députés par le député radical du Gers, Hyppolite Ducos : elle est pensée comme un outil pour démocratiser l'enseignement et pour en finir avec la coupure entre l'enseignement pour le peuple et l'enseignement pour l'élite (slogan de l’école unique). Il a fallu 70 ans pour la faire aboutir (1991 : création des IUFM, 2006 : intégration des IUFM à l’université) : bon exemple de la réactivité de l'administration française...


Comment comprendre cette si longue résistance ?

  • Protégé par la sélection sociale, l'enseignement secondaire pensait pouvoir se passer d'une réflexion pédagogique, en ne comptant que sur la complicité culturelle entre les membres d'une même classe sociale. Néanmoins, la résorption de la précarité enseignante par la mise en place de nouveaux concours (CAPES, CAPET, CAPLP, internes et externes) s'est accompagnée, inévitablement, dans les années 50, de la mise en place de formations professionnelles (ENNA, CPR) : à nouveau, la formation est synonyme d'un statut social décent.

  • Ayant dû forger ses structures et sa culture professionnelle dans un ghetto un peu méprisé et qui s'auto-dévaluait, l'enseignement primaire récusait une approche théorique de l'éducation et la logique des connaissances universitaires, identifiées à la classe dominante.

L'IUFM n'est en rien une création utopiste ou encore moins "pédagogiste" : c'est le résultat mécanique de l'unification de l'enseignement en un cursus unique, de sa démocratisation (qui rendait caduc le fonctionnement du secondaire) et de l'élévation du niveau de recrutement (qui brisait l'autarcie de l'enseignement primaire). L’agressivité avec laquelle ils ont été critiqués réunissait la tradition conservatrice hostile aux écoles de formation, et les cultures antagonistes des premiers et des seconds degrés, qui se rejetaient mutuellement.


Le choix d’un recrutement au niveau des masters peut dès lors être compris de deux façons bien différentes :

  • soit comme la prolongation logique de cette évolution de longue durée : à l’université, dans le cadre d’écoles professionnelles, l’ensemble des enseignants seront appelés à partager la même formation en alternance, liant la formation scientifique (par l’initiation à la recherche) et la formation pédagogique (par la pratique de l’alternance) ;

  • soit comme le retour à des ghettos bien séparés, sous couvert de « compagnonnage » : sur la base de connaissances théoriques concédées aux universités, la formation se ferait par apprentissage, dans le cadre des enseignements scolaires et sous le contrôle de leurs hiérarchies.

4. Ce que montre cette histoire :

  • La formation est bien ce qui identifie le système éducatif, et les choix de formation lui donnent son orientation : l'enjeu est stratégique et dépasse très largement les institutions qui en sont chargées.

  • C'est l'ambition intellectuelle de la formation des enseignants qui a précédé et permis la démocratisation de l'accès à la culture.

  • C'est l'unification des statuts et des formations entre les degrés qui a accompagné la démocratisation du système éducatif.

  • La logique de l'apprentissage et du compagnonnage est une vision datée, ancienne (pluriséculaire), qui a toujours été celle de la droite.

  • C'est à travers les structures de la formation (et du recrutement qui lui est lié) que se décide la condition des enseignants : le passage par la formation qui a permis de résorber la précarité des professeurs ; sa destruction leur fait courir le risque d’une future précarisation.

A Saint Etienne :

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