jeudi 19 juin 2008

Pierre BOUTAN, maître de conférences en sciences du langage


En annonçant qu’il allait « personnellement » s’impliquer sur les questions de l’enseignement, et en particulier de la formation des maîtres, Nicolas Sarkozy vient d’abord au secours d’un ministre fortement dévalorisé, et qui a de plus en plus de mal à faire croire qu’on peut réduire les sérieuses difficultés de notre enseignement en réduisant les postes et les crédits. C’est que la droite est sur la défensive.

Après avoir longtemps expliqué le nombre élevé des élèves en manque de réussite scolaire par la fatalité (on était doué ou pas pour les études…), la voilà contrainte, au bout de plusieurs dizaines d’années de luttes progressistes, de venir sur leur terrain : réussite ou échec à l’école dépendent d’abord de l’origine sociale.

En 50 ans en effet, la situation scolaire a changé : tous les élèves fréquentent l’enseignement secondaire, les effectifs au niveau du baccalauréat ont été multipliés par quatre, dépassant nettement la moitié d’une classe d’âge. Dans le même temps, le budget de l’éducation nationale s’est rapproché de 25 %, devenant régulièrement le premier poste de dépense de l’Etat. Mais ce tableau n’est pas sans ombre :
  • les différences dans les poursuites d’études selon l’origine économique et sociale restent très défavorables aux enfants des milieux modestes,
  • l’accroissement des effectifs au niveau de l’enseignement supérieur s’affaiblit ces dernières années.
Or, si les poursuites d’études ne dépendaient pas de l’origine sociale, il y aurait deux fois plus d’étudiants dans l’enseignement supérieur. Situation injuste, et handicap du point de vue économique. Il y a en effet un rapport direct entre les hauts niveaux de performance en matière de productivité du travail et les progrès dans l’élévation du niveau scolaire de la masse de la population.

Battue sur l’origine socioculturelle de l’échec scolaire, la droite porte naturellement son offensive sur l’argent : puisque, dit-elle, l’accroissement des moyens n’aboutit plus à une amélioration, alors on peut réduire les crédits. D’où la perte sans précédent du nombre des postes dans l’enseignement, qui s’accumule depuis plusieurs années. Certes, un certain nombre de mesures sont prises pour aider les enfants en difficulté : mais elles ne touchent de fait qu’un petit nombre d’établissements.

L’autre axe de la contre-offensive de la droite porte sur le « qualitatif » : comme si l’on pouvait le faire gratuitement. Pour cela, elle a utilisé une dangereuse vague réactionnaire. Un certain nombre de publicistes a fabriqué un âge d’or d’une école « républicaine » où les élèves d’origine modeste pouvaient atteindre grâce à leur seul mérite les carrières les plus prestigieuses, et avec les méthodes traditionnelles qu’il suffirait de remettre à l’ordre du jour.

Dans ces conditions, les Instituts Universitaires de Formation des Maîtres, créés par la loi de 1989, se voient dénoncés comme la cause principale des malheurs, dans la mesure où ils seraient le repaire de « pédagogistes », qui se préoccuperaient plus de faire plaisir aux élèves que de leur faire apprendre les connaissances de base, et de développer des théories fumeuses hors de la réalité. Le procédé est connu : qui veut noyer son chien, l’accuse de la rage. Composé d’un personnel très hétérogène, manquant des moyens nécessaires en particulier en enseignants chercheurs (moins du quart), les IUFM peuvent d’autant moins jouer pleinement leur rôle dans la formation initiale et continue de tous les maîtres que les difficultés à enseigner s’accroissent et suscitent un malaise grandissant. En disqualifiant la nécessité d’accroître les connaissances dans le domaine éducatif, en niant que la recherche dans ce domaine est un impératif, la vague obscurantiste et populiste sur laquelle s’appuie la droite favorise évidemment un recul qui n’a guère de précédent.

C’est dans un tel contexte qu’il faut lire les déclarations du chef de l’Etat. Allonger la formation des maîtres au niveau du master 2 (bac+5), revaloriser les traitements de débuts de carrière : qui ne pourrait être d’accord ? Mais il s’agit en fait de récupérer des moyens en supprimant l’année où, après le concours, les reçus devenus stagiaires disposent d’un service réduit. Et c’est un an de plus pour la retraite.

Quant au « compagnonnage » comme seul moyen de formation à ce niveau, c’est dérisoire, mais économique. Un tout autre programme est nécessaire pour prendre au sérieux les problèmes éducatifs, mobiliser les moyens pour développer de vastes programmes de recherche, s’interroger sérieusement sur tous les contenus d’enseignement, faire confiance aux personnels, aux parents, aux élèves : soit exactement le contraire de ceux qui veulent prendre comme modèle éducatif l’entreprise sous la seule autorité des patrons et des actionnaires.
Pierre Boutan,
maître de conférences en sciences du langage, IUFM de Montpellier
(Article paru dans l'humanité dimanche du 11 juin 2008)


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