vendredi 20 juin 2008

Marc Girot , les IUFM sont en danger de mort


Par Marc Girot

Pour que les élèves français réussissent mieux, le gouvernement a trouvé la parade : élever le niveau de recrutement de tous les enseignants (Bac + 5), envoyer les lauréats des concours de recrutement dans les classes, à temps plein, accompagnés par des enseignants aguerris. Exit les IUFM, discrédités, absorbés par des universités.

À l’heure où le monde découvre la réalité de certains collèges parisiens au travers du film "Entre les murs", cette parade doit être dénoncée comme une illusion trompeuse, et comme une rupture majeure dans la politique éducative de la République. Illusion trompeuse que ce pari sur le rejet de toute véritable formation professionnelle. Si l’on peut imaginer qu’un diplômé en chimie enseigne cette discipline dans le second degré, on ne le voit pas spontanément capable d’apprendre à lire et à écrire à des enfants de CP.

Un cours d’amphithéâtre est une condition nécessaire pour enseigner, mais très loin d’être suffisante. Le général de Gaulle n’est pas le même personnage pour des enfants de neuf ans et des élèves de dix-sept. C’est tout l’objet de la didactique des disciplines enseignées, avec mille prudences en IUFM.

Les thèses « anti-pédagos », qui souhaitent le retour aux vrais apprentissages : du par coeur, des exercices « qui ont fait leurs preuves », constituent désormais l’armature de la doctrine officielle.

Le ministère propose un accompagnement par compagnonnage, qui existe déjà dans le cadre de l’IUFM. On ne voit pas pourquoi une formation sur le tas serait suffisante pour former à la complexité du métier d’enseignant, et pas pour les médecins, les électriciens, les énarques…, qui tous alternent une formation théorique et une formation pratique, en école professionnelle, pendant au minimum deux ans.

La formation professionnelle des enseignants était déjà réduite à une seule année en IUFM : le gouvernement veut aujourd’hui la supprimer complètement.

À la différence des métiers cités, l’enseignant saurait, lui, exercer, à temps plein, dès sa sortie de l’université. Suivrait alors une année d’accompagnement, avec les recettes locales, les moyens du bord, alors qu’on est en droit d’attendre d’un enseignant de la République qu’il soit en mesure d’enseigner partout, dans les beaux quartiers où les élèves apprennent tout seuls et dans une école de quartier socialement défavorisée.

La suppression prochaine des IUFM est une rupture majeure dans la politique éducative du pays. Depuis 2005, le ministère de l’Éducation nationale revoit les programmes du primaire et du collège pour mettre en oeuvre le « socle commun de connaissances et de compétences », définissant le contenu de la scolarité obligatoire. Ambitieux, ce socle commun doit permettre à chaque jeune Français « d’accomplir avec succès sa scolarité ».

  • Dès lors, comment ne pas voir que cette louable ambition transforme les manières habituelles de faire la classe, et donc de s’y préparer ?
  • À qui fera-t-on croire que cet effort de construction d’un édifice scolaire, où l’on s’applique, de la maternelle à la troisième, à donner un sens aux apprentissages, cette entreprise de réconciliation de l’école avec la société - et notamment ses couches populaires - puissent être entrepris sans la construction d’une identité enseignante renouvelée, au terme d’un travail de formation à long terme ?
En choisissant, ici comme ailleurs, la ligne des économies budgétaires, économisant les salaires versés actuellement à des milliers de professeurs stagiaires en 2e année d’IUFM, le gouvernement choisit de sacrifier la formation professionnelle des enseignants, formation initiale, mais aussi formation continue des professeurs des écoles titulaires (puisque les premiers prennent la classe des seconds le temps d’un stage pendant quelques semaines).

Insuffisante dans sa durée, perfectible dans ses modalités d’alternance, amendable par une meilleure articulation avec les universités, la formation en IUFM pose néanmoins les bases d’une culture professionnelle, commune au premier comme au second degré, pour assurer les mutations de la condition enseignante et faire vivre l’exigence de réussite de tous les élèves, sur tout le territoire.

Vouloir casser cet outil, renoncer à la professionnalisation des professeurs quand tout l’exige, c’est mettre à mal l’égalité des chances, nourrir les souffrances enseignantes et préparer l’effondrement de l’école publique.


Marc Girot,
pour les enseignants d’histoire et de géographie de
l’IUFM de Créteil - Paris-XII.

(article publié dans l'humanité du 20 juin 2008)

Extraits du film "Entre les murs"

Plus d'infos sur ce film





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